L’Ordre Militaire et Hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem est aujourd’hui l’un des rares ordres de chevalerie à être véritablement œcuménique. Loin de se limiter à une simple affirmation de principe, cette ouverture constitue une réalité profondément inscrite dans son organisation, dans son histoire et dans la vie quotidienne de ses membres.
Présent dans 38 pays à travers le monde, l’Ordre s’organise autour de Grands Prieurés nationaux, eux-mêmes réunissant des Commanderies et des membres issus de différentes traditions chrétiennes.
Cette organisation internationale reflète naturellement la diversité des Églises représentées en son sein. Certains Grands Prieurés sont majoritairement catholiques, d’autres protestants ou orthodoxes. Pourtant, cette majorité confessionnelle ne détermine jamais la place accordée aux autres : partout, les chrétiens appartenant aux différentes Églises sont reçus avec la même dignité, le même respect et la même considération.
Cette réalité fait de Saint-Lazare une institution chevaleresque singulière. Elle ne demande pas à ses membres de mettre leur foi entre parenthèses lorsqu’ils franchissent les portes de l’Ordre ; elle leur permet, au contraire, de demeurer pleinement fidèles à leur confession tout en partageant avec d’autres un même idéal de chevalerie, de charité et de service. Mais cette vocation ne constitue pas une évolution récente. Elle plonge ses racines jusque dans les origines mêmes de l’Ordre.
Une vocation œcuménique enracinée dans les origines de Saint-Lazare
Pour comprendre le caractère particulier de l’Ordre de Saint-Lazare, il faut revenir au temps des Croisades. La Terre Sainte était alors un lieu où se rencontraient des chrétiens venus d’horizons différents. À côté des chevaliers et pèlerins de la chrétienté latine se trouvaient les communautés chrétiennes orientales et les fidèles de tradition orthodoxe, héritiers d’une présence chrétienne plusieurs fois séculaire. Dans cet univers complexe, la croix de Saint-Lazare rassemblait déjà des chrétiens de traditions différentes. Des croisés catholiques et des chrétiens orientaux orthodoxes pouvaient se retrouver autour de la protection des malades et de la vocation hospitalière attachée à Saint-Lazare.
Il serait naturellement anachronique de parler de « dialogue œcuménique » au sens moderne du terme pour cette période. Les divisions entre les Églises étaient alors différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui et le mot même d’œcuménisme n’appartenait pas encore au vocabulaire contemporain. Mais l’histoire de l’Ordre montre néanmoins, dès ses origines, une réalité fondamentale : la vocation de Saint-Lazare pouvait dépasser les frontières des appartenances ecclésiales. La mission hospitalière constituait déjà un point de rencontre. Face à la maladie, à la souffrance et à la misère, la nécessité de secourir l’homme prenait le pas sur les différences de tradition. Cette dimension allait réapparaître avec une force particulière plusieurs siècles plus tard.
L’ouverture aux différentes Églises sous le futur Louis XVIII
Au XIXe siècle, le caractère interconfessionnel de l’Ordre prit une forme nouvelle sous le Grand Magistère du futur Louis XVIII. Dans une Europe encore profondément marquée par les divisions confessionnelles, celui-ci ouvrit l’Ordre en adoubant des membres non catholiques. Cette décision marquait une évolution importante dans l’histoire moderne de Saint-Lazare : l'appartenance à une autre confession chrétienne ne constituait plus un obstacle à l'engagement au sein de la chevalerie lazariste. Cette ouverture allait progressivement s’affirmer comme un élément durable de l’identité de l’Ordre.
Lorsque celui-ci se réorganisa au début du XXe siècle et élut de nouveau un Grand Maître en la personne du duc de Séville, cette vocation fut consolidée dans la nouvelle organisation de l’institution. L’Ordre pouvait désormais développer plus largement sa présence internationale tout en conservant cette conception d’une chevalerie ouverte aux différentes traditions chrétiennes.
Ainsi, entre les rassemblements de chrétiens autour de Saint-Lazare dans l’Orient des Croisades et l’ouverture institutionnelle affirmée à l’époque moderne, se dessine une même continuité : la vocation hospitalière et chrétienne de l’Ordre au-delà des frontières confessionnelles.
Une unité qui ne demande pas l’uniformité
C’est cette histoire qui permet de comprendre la conception actuelle de l’œcuménisme au sein de l’Ordre. Saint-Lazare ne cherche pas à effacer les différences qui existent entre les Églises chrétiennes. Il ne demande ni au catholique de devenir orthodoxe, ni à l’orthodoxe de devenir protestant, ni au protestant d’abandonner sa confession. Chacun demeure pleinement attaché à sa foi, à son Église et à son héritage spirituel. L’unité lazariste se situe ailleurs.
Elle repose sur la capacité de servir ensemble malgré les différences, en reconnaissant dans l’autre non pas un hérétique ou un étranger, mais un frère engagé dans une même œuvre. C’est pourquoi l’œcuménisme de l’Ordre ne doit pas être compris comme une simple tolérance réciproque. Tolérer la présence de l’autre serait encore considérer sa différence comme une difficulté qu’il faudrait accepter. Saint-Lazare va plus loin : il fait de cette diversité une richesse et une force.
Un Grand Prieuré majoritairement catholique accueille naturellement des membres orthodoxes ou protestants ; un Grand Prieuré où ces dernières confessions sont davantage représentées accueille à son tour les catholiques avec le même respect. Dans les Commanderies, cette diversité se retrouve dans les relations entre Chevaliers et Dames, dans les rencontres fraternelles et dans les actions menées au service du prochain. Ainsi, l’œcuménisme cesse d’être une notion théorique pour devenir une expérience quotidienne de la fraternité chrétienne.
Une sagesse au service de la chevalerie
Cette conception constitue l’une des grandes sagesses de l’Ordre. Elle enseigne d’abord qu’il n’est pas nécessaire de penser exactement de la même manière pour agir ensemble. Elle rappelle ensuite qu’une foi véritablement assumée ne devrait jamais conduire au mépris de celui qui croit autrement. Enfin, elle permet à chacun de mettre ce qu’il a de meilleur au service d’une cause qui dépasse sa propre personne.
Dans une Commanderie, cette diversité peut devenir une véritable force. Les traditions, les sensibilités et les parcours différents se rencontrent, se complètent et s’enrichissent mutuellement. Ce qui pourrait être une source de division devient alors une capacité supplémentaire à comprendre les autres et à agir avec eux. Cette force trouve naturellement son aboutissement dans la mission hospitalière et caritative de l’Ordre.
Car la finalité de cette fraternité n’est pas de se contempler elle-même. Elle doit conduire au service. Les Chevaliers et les Dames de Saint-Lazare sont réunis pour porter une parole de charité chrétienne et la traduire en actes auprès de ceux qui souffrent, des malades, des personnes vulnérables et de tous ceux qui ont besoin d’aide. C’est là que prend tout son sens la vocation œcuménique de l’Ordre : des chrétiens différents par leurs traditions, mais unis dans le service du prochain.
Une chevalerie au service de la paix
Dans un monde où les différences religieuses peuvent encore être instrumentalisées pour opposer les hommes, cette expérience possède également une dimension qui dépasse les frontières de l’Ordre. Montrer que des catholiques, des orthodoxes et des protestants peuvent porter ensemble un même idéal chevaleresque, se respecter profondément et travailler côte à côte constitue déjà un témoignage. L’Ordre ne prétend pas résoudre les divisions historiques du christianisme. Sa vocation est plus humble et, peut-être, plus concrète : montrer par l’exemple que la différence n’interdit ni la fraternité, ni le service commun, ni la paix.
Pour celui ou celle qui reçoit aujourd’hui l’honneur d’entrer dans l’Ordre de Saint-Lazare, cette dimension est essentielle. Il ou elle peut avoir la certitude de rejoindre une institution chevaleresque qui respecte sa foi, quelle que soit sa tradition chrétienne, mais également une institution qui attend de cette diversité qu’elle devienne une force au service des autres. Entrer dans l’Ordre, c’est donc rejoindre une communauté dans laquelle nul n’est appelé à renoncer à ce qu’il est pour pouvoir servir avec les autres. Chacun apporte sa foi, son histoire et sa sensibilité ; tous mettent ensuite ces richesses au service d’une même mission. C’est peut-être là l’une des expressions les plus accomplies de la chevalerie chrétienne : ne pas chercher à rendre les hommes semblables, mais leur permettre de devenir frères dans le service.
L’Ordre Militaire et Hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem demeure ainsi fidèle à une vocation qui traverse son histoire : rassembler des chrétiens différents sous une même croix, respecter leurs confessions et unir leurs forces pour faire vivre la charité. Une diversité respectée, une fraternité vécue, une force mise au service du prochain et de la paix. Telle est la sagesse de l’œcuménisme lazariste.
Chev. Pierre-Julien Auroux KCLJ,
Délégué du Bas-Limousin de l'Ordre de Saint-Lazare de Jérusalem